jeudi 16 octobre 2008

Place BRUSSAC (2)

Sur les rayonnages de la librairie Olympique vous trouverez, au milieu de tous les beaux livres qui raviraient le bibliophile le plus exigeant, quelques effets personnels, souvenirs de moments mémorables ou d’une autre époque.
Parmi eux une photo d’un jeune homme sac au dos, aux habits de marin, la casquette crânement vissée sur la tête, le sourire aux lèvres émergeant d’une barbe juvénile déjà fournie mais à la taille impeccable, le tout sur fond de lande bretonne je suppose, avec en arrière plan une de ces bâtisses typiques en pierre de taille : du granit, comme les menhirs, si difficile à sculpter …

Souvent je passais devant ce cliché sans y prêter attention, concentré que j’étais sur les rayonnages. Jusqu’au jour où je m’avisais que ce visage m’était connu : celui du propriétaire de la librairie !
Un mystère toutefois demeure : est ce bien M. Brussac dans la splendeur de sa jeunesse ou bien un fils qui lui ressemblerait ?
Ce qui me fait hésiter est la qualité du grain de l’image. Une photo, répondant à la première hypothèse et ayant à présent trente ans bien tapés, pourrait elle avoir cette qualité de reproduction et de conservation ?
Admettons pour les besoins de la narration que tel est le cas.

La casquette que porterait M. Brussac est une de ces casquettes bleue marine de capitaine à une époque où il n’était encore que capitaine de lui-même : baroudeur à la recherche de l’inspiration nécessaire au jeune artiste qu’il était alors. Ou bien est ce de ces voyages que la vocation de sculpteur lui est venue ?
Le granit, comme les menhirs, si difficile à sculpter l’aurait il foudroyé tel un Dieu antique d’un destin le héros ?

Car c’est bien de granit que sont faites les rares œuvres que j’ai eu le loisir de contempler en reproduction sur le net : compositions fortes et puissantes taillées dans la roche, mise en scène de la pierre, presque brute en apparence, mais se révélant richement travaillée pour l’œil averti.
Quelques scories de ses œuvres (ou bien simples pavés ?) traînent ça et là dans la boutique, presse livres improvisés en guise de rappel de la vocation première du maître des lieux.

Amour des belles lettres ou plus prosaïquement recherche d’une stabilité financière ou les deux, toujours est il que, sans abandonner complètement son activité de sculpteur, M. Brussac prodigue une passion d’artiste à son nouveau métier.
Et encore, cela serait bien peu pour décrire toutes les casquettes que porte désormais cet homme dans le cadre de son activité publique principale.
Capitaine d’un iceberg dont la partie émergée serait la librairie Olympique, il mène tour à tour les activités d’agence d’intérim, d’organisateur d’évènements, d’éditeur, d’agent d’écrivains, de conseil en carrière littéraire … conservant dans un jardin secret son métier premier.

En vous installant dans le vieux fauteuil, essoufflé et soulagé du poids des visiteurs par un non moins vieux coussin, posé dans un recoin de la pièce principale, sur lequel M. Brussac vous invitera sans doute à vous asseoir, vous serez convié à partir à la découverte des trésors de ses étagères, tout en sirotant un café, rapporté depuis le café le plus proche par les bons soins du maître de céans, que je n’ai pour ma part jamais la patience d’attendre.
Exceptés les lundis, jour de fermeture, je me poste systématiquement à midi sur une terrasse de la place, un livre ou un journal à portée de main, bien avant l’ouverture de la librairie vers les deux heures et demie – trois heures de l’après midi. Ce qui me laisse tout le loisir après avoir déjeuné de boire mon café avant qu’on me l’offre.
Cette longue attente fait désormais partie des rituels de ma relation avec les « Olympiens ».

Systématiquement, tels Hermès Dieu messager, Marc Pautrel écrivain de son état, arrive à vélo sur la place cinq minutes avant M. Brussac.

mercredi 15 octobre 2008

Place BRUSSAC (1)

En plein cœur des Chartrons, à Bordeaux, bat une petite place, la « place du marché des Chartrons ».

Bordée de ses terrasses et de commerces de proximité, on dirait le centre pulsant d’un petit village : petit îlot de ruralité au milieu de la grande ville et de ses artères encombrées.
L’on y vit pourtant l’urbanité dans ce qu’elle a de meilleure, comme un alliage tranquille de ce qui se ferait de mieux dans ces deux espaces qui divisent la France, la ville et la campagne.

Ni quartier à thème, ni villégiature à bobos, encore moins camps retranché bourgeois ou populaire, cette place est ce que les urbanistes anglo saxons qualifieraient de « open space ».
Rayonnante bien au-delà du quartier et de la ville tout en le structurant, l’ouverture sur le monde et sur soi y règne en maître.
Oui sur le monde et sur soi ! Car il permet rien qu’en y pénétrant d’habiter simultanément l’espace dans son extension infinie et dans sa rétraction ultime, procurant cette sensation que seuls les grands voyageurs, tel Ulysse, connaissent. Cette perte et cette trouvaille de l’espace qui ne s’acquiert généralement qu’à la suite de longs voyages inconnus suivis du retour tout aussi inattendu chez soi.

Mais vous me demanderez à quoi tient cette magie des lieux ?

Certes l’architecture n’y est pas laide et comme un diamant en son écrin réside en son centre une merveilleuse petite halle de marché restaurée toute de métal et de pierre.
Toutefois cohabitent avec de vieilles maisons en pierre honorables d’hideux bâtiments des années 50 – 60 mal défraîchis.
Quand aux façades des premières certaines semblent comme abandonnées, menaçant de ruine.
Nulle présence donc d’une quelconque harmonie architecturale qui de l’avis des experts transcenderait l’âme des lieux et des passants.

Cette place tous s’y retrouvent et tout s’y perd. En premier lieu les repères, mais l’imagination y gagne.

J’y ai pris mes habitudes à la terrasse d’un pub dont la vitrine, aux confins de la place, jouxte un restaurant asiatique.
Lors des ondées, fréquentes en cette ville entre deux rayons de soleil, je cours me réfugier dans la vieille salle à la moquette défraîchie et au décor kitsch tout britannique, à destination des pauvres continentaux en mal de vie insulaire que nous sommes, où les accents d’Albion, que les serveuses, d’authentiques « grandes bretonnes », font sonner au fil de leurs commandes et de leur conversation, agrémentent d’excellentes spécialités culinaires bien grasses et d’odeurs de bières.
Pour ma part je n’y bois que d’énormes pintes de limonade lors de mes repas systématiquement terminés par un café que je n’ai pas la patience d’attendre … mais cela est déjà une autre histoire.

En rejoignant donc la salle du pub vous y longerez un restaurant asiatique qui à l’œil mal averti semble abandonné.
En tenant l’affût assez longuement vous y verrez cependant un couple d’annamites effectuant quelques aller retours entre la boutique et la voiture garée en double file qui bloque momentanément la circulation sur cette place à voie et sens unique (aucun klaxon intempestif ne se fera pourtant jamais entendre).
C’est alors qu’une question se pose à mon esprit malade et à l’imaginative paranoïaque : que peuvent bien transborder, dans ce restaurant toujours fermé, ces gens à l’apparence honnête ?
Bien entendu, comme dans tout chinatown qui se respecte, de la fourniture pour un atelier clandestin en arrière boutique d’une façade de complaisance. Ou plus exotique encore, de l’opium à destination d’une fumerie clandestine située au sous sol.

Voilà déjà qui agrémente l’esprit des lieux !
Cependant ce n’est ni à un pub, somme toute assez commun dans les quartiers de nos villes, ni à un restaurant asiatique jadis renommé que la place gagne à être connue et doit sa singularité.
Vous me direz avec justesse que « c’est un ensemble, un tout qui génère la magie d’un lieu ».
Mais vous aurez tout à la fois raison et tort.
Car si c’est bien un tout qui structure cette place, en revanche c’est d’une unique boutique qu’elle rayonne.
Bien plus, d’une personne singulière dont elle tient l’âme et la vie.

mardi 14 octobre 2008

Sans titre (3)

C’était une bulle, d’abord un point, qui ne cessait de grandir. Elle s’était juchée dans l’angle mort entre mon épaule et mon cou, en retrait, juste en suspension. Au septième jour, commençant à exercer une pression contre mon crâne, elle dut s’excentrer. Alors que je la reconnaissais enfin, elle s’éloignait. Toutefois je lui en sais gré. Elle aurait tout aussi bien pu me phagocyter !

Comme une idée fixe : une légère rengaine, une âme en peine, la présomption d’une caresse. Comme une idée fixe toujours plus pesante ! Un monstre se réveille puis s’étire avant de cracher du feu. Ce n’est qu’un ballon d’essai. Il se lève et alors la terre tremble et craque sous ses pas. Tout n’est que désastre sur son passage. Et nous n’avons que des larmes pour regretter le passé ou l’évanouissement avant l’horreur. Après : la folie. Puis ceux qui se vendent et le servent croyant s’épargner. Mais le consentement n’est qu’une vue de l’esprit qui se satisfait du pire. Et son roi fantoche assassine les nouveaux nés car il confond sa couronne d’avec celle de l’enfant éternel. Lui niera le mal et la souffrance : sont temps n’est pas encore venu, il vit avec les anges désormais, qui ne parlent plus aux hommes ou alors ne les entendent ils plus. Blasés, eux nient le bon et l’amour qui n’est devenu qu’un moyen comme un autre de poursuivre la guerre.

La honte a-t-elle de l’avenir dans ces conditions ? Quel Oedipe se crèvera les yeux, Caïn fuira t il encore cette rumeur qui le suit tel une ombre, qui le marque au front de l’infamie ? Que nenni, l’impunité en héritage. Et les intérêts de la dette reportés sans cesse sur l’enfant bouc émissaire, courent au taux usuraire de la peine. Et ceux qui croient voler une étincelle de lumière pour un peu de joie : les « bon vivants » qui puent la mort ! Ceux là, les Prométhée de pacotille qui ne risqueront jamais leur liberté et leur foie ont ratés un rendez vous avec la grâce.

lundi 13 octobre 2008

Articulation de l'espace - temps

Si les possibilités de la vie sont finies, je veux aller le plus lentement possible

Si elles sont infinies alors je veux aller le plus loin possible

dimanche 12 octobre 2008

Le clown

Il fait sentir le parfum d’ombre,
Juché sur sa corde raide
Si haute qu’un pouce est déjà de trop.

Mais le son de l’air vibre
Dans cet espace, si intensément
Que l’assistance devrait en être ivre.

L’ivraie du temps a disparu
Et ne tient plus que dans sa main libre :
Stupide bouquet de pédantes couleurs.

Des gouffres profonds de son pantalon,
Maintenu dans les limites de la décence par une main,
Il avait retiré un mouchoir ténébreux de crasse.

De son appendice démesuré et ivre
Du purin jaillit et nourrit les germes
D’arrogantes fleurs à la beauté hypnotique.

Il fallait applaudir à cette passe d’horticulteur !
Mais lorsqu’il jonglait et jongle encore avec sa vie
On baillait : sauvages que seule la verroterie amuse.

jeudi 9 octobre 2008

Normandie (3) - Littoral

J’aime le flux des marées quand les larges plaines de sable habitent des torrents salés.
J’ai aimé les nacres exposées, chavirées et les chairs de crabes éventrés.
Les embruns pourrissent au vent quand, lointaine, l’écume de la grande mare, sclérose éphémère, surgit inattendue au gré des chaos inondés.
C’est un souffle profond qui m’arrime et chavire mon œil gauche décillé dans l’effluve marine.
C’est une aile de Sterne qui l’a éventrée la comète irisée, prisonnière des marées salines qui refluaient.
Vois l’iris dans l’automne atlantique qui explose ses couleurs byzantines dans le limon et la friche d’un estuaire évidé.
Vois l’horizon sabordé, les nuages y coulent des jours d’atlantes bercés.
Vois.
Je vois.
Voilà la voile à l’horizon des barbares tant aimés.
Dragons et serpents de pourpre drapés.
Qu’il coule, qu’il coule ton sang adoré, souillez les plages infinies de ma vie.
Ressacs, brisez les falaises prétentieuses de la vie.

mercredi 8 octobre 2008

Normandie (2) - Honfleur



Demeure la Seine
Je la quitte, tu me siffles
Le décor en berne
Au deuxième acte : les mêmes, deux gifles